Notre histoire

Publié le par Anne-Sophie.




Passade, littéralement.
 
Si je ne t’aime pas tu m’aimes et si tu m’aimes prends garde à toi !
  
 
Ils s’étaient trouvé grâce à un état d’esprit similaire, un passage de leurs vies respectives, une douleur différente qui les laissait pareillement blessés, isolés du reste du monde. Un temps où leurs egos meurtris ne trouvaient aucun réconfort dans la vie normale.
Ils avaient réussi à se ménager un espace discret (et virtuel : téléphone et mails) où ils reprenaient des forces. Au début ce n’était que cela et c’était déjà beaucoup.
 
Puis, comme c’était un homme, comme c’était une femme, insidieusement le désir s’était mêlé. Mais il avait une amante dans la vie en vrai. Une femme brave qui l’aimait sans l’enchanter, une femme qui ne « méritait pas qu’on lui fasse du mal », et très jalouse de surcroît, auprès de qui il disait être engagé malgré son impuissance manifeste à l’aimer.
 
Il eu des remords qui n’empêchèrent pas un glissement comme naturel vers des sujets puis des mots plus intimes qu’elle attendait sans doute sans rien dire, et qu’il su dire.
 
Elle, seule, de son côté, s’attachait à lui en n’espérant rien, souffrant moins dans sa vie parce qu’être amoureuse lui offrait un puissant dérivatif. Souffrant néanmoins d’être amoureuse sans écho, car il ne lui mentait pas. Aussi, appliquait-elle la chanson à la lettre : « et puisqu’en tout cas on est malheureux, autant que ce soit parce qu’on est amoureux »
Il tergiversait, cherchant à être enfin touché, retrouver l’élan. Il laissa partir son amante, désespérée de sa froideur aimable.
Et, tout en sachant que ce n’était pas gagné c’est plein d’espoir et de bonne volonté qu’il vint s’offrir à celle qui l’attendait si bien, dont il appréciait la conversation, l’intelligence, la tournure d’esprit et la façon particulière, une nouveauté pour lui, excitante, dont elle parlait de sexe.
 
Echec : elle ne le rend pas plus heureux que l’autre, peut-être moins. Il le lui dit d’ailleurs, pour atténuer ses remords dans un souci de sincérité qu’aucun tact ne modère. Il ne peut pas ne pas lui dire, il a honte de l’affront qu’il lui fait. Il sait bien qu’il a encouragé ce lien, il n’a pas eu la force de s’en priver, il a laissé naître – comment y résister ? - cet attachement qu’elle lui offre maintenant, avec une  lucidité – forcément -désespérée.
 
De temps en temps le chagrin (le vieux chagrin d’abandon, toujours vif, et le nouveau chagrin de ne plus savoir aimer) le rend méchant. Il trouve toutes les femmes belles sauf elle. Il lui reproche d’être ce qu’elle est, comme justification de ne pouvoir l’aimer, si imparfaite. Il la compare, à son désavantage et si elle émet la moindre plainte, si elle se plaint de lui, il dit aussitôt qu’il vaudrait mieux qu’il reste seul pour ne faire souffrir personne. Il la préfère quand elle est triste, il sait alors la consoler. Si elle est joyeuse, il se sent éclaboussé comme par une indécence.
 
Dans l’intervalle et aussi grâce à lui, elle a retrouvé des forces. Elle a appris que le bonheur était peut-être d’aimer ce qu’on a, quoi que ce soit, et elle a renoncé à grand peine, dans l’espoir d’acquérir un peu de légèreté, à certaines de ses ambitions. Il méprise le renoncement, ne renonce à rien et préfère continuer de souffrir en gardant l’espoir d’attraper de nouveau le bonheur qu’il a connu.
 
Il est tendre, le plus souvent, très tendre et ça la touche, tout en confirmant sa dépendance. Puis comme un enfant qui veut des compliments il dit : « tu as vu, j’arrive à être tendre, pourtant ? ».
Elle le voit comme un oiseau perdu, tout frêle, posé au bord de sa fenêtre, toujours prêt à s’envoler. Un oiseau dont la grâce et la confiance la remue et réveille des émotions douces qu’elle n’éprouvait plus mais qui la blesse de ses coups de bec et de sa manifeste indifférence.
 
Lui a besoin du corps d’une femme, celui-là ou un autre, puisque aucun ne l’émeut, qu’importe ? Celle-là me veut, je me donne, c’est déjà consolant.
Elle a besoin de son corps à lui, seulement celui-là et c’est ce qui les différencie.
Elle aime ce qu’il est devenu grâce au chagrin, autrefois sûr et content de lui, de son bonheur supérieur, un homme désormais sensible et qui cherche et qui doute. Elle aime son intelligence vive et profonde. Elle aime sa franchise rare, son puritanisme et son audace. Et elle aime, à l’évidence, son corps, sa peau, son odeur, sa façon de se donner. Elle le désire et l’idée même que ce désir pourrait s’arrêter la fait souffrir.
 
Lui voit bien qu’elle souffre et il lui en veut mais il sait la rendre heureuse aussi. Quand il lui rend visite et qu’il l’entoure de ses bras, elle exulte d’un bonheur aigu dont elle est devenue dépendante et oublie qu’il ne l’aime pas. Et c’est lui, somme toute, qui est perdant,  même s’il a besoin de faire du bien, son altruisme n’est pas suffisant pour en être comblé, elle ne le comble pas. Et ni l’un ni l’autre ne peuvent mettre fin à cette histoire qui la déchire et qui le désole.
 
Elle prend ce qu’elle peut, tout en rêvant de rencontrer un homme qui serait heureux de l’avoir. Sentimentale, elle n’a jamais connu l’amour sans amour. Elle a souvent envie de le battre, mais elle sait qu’il ne se défendrait pas, qu’il prendrait les coups comme il prend les caresses, dans sa résignation mortifère et ce serait pire. Elle est conscience de lui être utile, comme une béquille à un boiteux. Mais dans quelle euphorie le boiteux se débarrasse de sa béquille dès qu’il n’en a plus besoin !
 
Il sait tout cela et n’y peut rien. Il redoute et espère qu’elle le quitte pour être quitte de la culpabilité et enfin, affronter ce qu’il redoute : la solitude.
 
 
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